Discours du 19 juillet 2009

Vous trouverez ici le discours intégral de Sarah MONTARD à l’occasion du 67ème anniversaire de la rafle du Vel’ d’Hiv au Square des Martyrs juifs du  Vélodrome d’Hiver (Métro Bir-Hakeim) dans le 15ème arrondissement de PARIS

J’avais onze ans et demi le 3 septembre 1939, lorsque la guerre a éclaté, amenant son lot de contraintes: rationnement de la nourriture ; distribution de masques à gaz contenus dans des cylindres  métalliques munis d’une bandoulière que l’on transportait même pour aller à l’école ; descente dans les abris dès que les sirènes hurlaient pour annoncer une alerte aérienne.

Le 1er octobre, je suis entrée en sixième au Lycée de Jeunes Filles du Cours de Vincennes ( devenu par la suite Lycée Hélène Boucher), dans le XXe arrondissement de Paris.

Par crainte des  bombardements, mes parents m’ont envoyée, en janvier 1940, sur la Côte d’Azur, dans une maison de l’OSE.

Dès les premiers mois d’Occupation, en juin 1940, les nazis ont multiplié les mesures à l’encontre des Juifs, aidés par le gouvernement de Vichy dont le Chef, le Maréchal Pétain, allait au devant de leurs demandes.

Et nous en arrivons au 16 juillet 1942.

La veille, le 15 juillet, dernier jour de classe, une camarade juive me dit: « Mes parents connaissent un Commissaire de Police qui les a prévenus d’ une arrestation massive de femmes, d’enfants, de vieillards pour les jours prochains. Nous quittons notre appartement et tu ferais bien de dire à ta mère d’en faire autant ».

Le soir, je raconte cela à ma mère qui ne veut pas le croire : « En France ! Arrêter des femmes et des enfants, ce n’est pas possible ! ».

Elle se méfie pourtant car elle a connu les pogroms  de Russie et de Pologne. Elle me dit de me coucher et qu’elle restera assise sur une chaise toute la nuit et que si l’on frappe à la porte, elle ne répondra pas ; nous nous sauverons par la fenêtre de la cuisine qui donne sur une petite cour et là, nous demanderons du secours.

Nous habitions un rez-de-chaussée au fond d’une cour dans la rue des Pyrénées, XXe arrondissement.

Mon père n’habitait plus avec nous. Il avait été arrêté lors d’une rafle en juillet 1941 et interné au camp de Pithiviers dont il s’était évadé en septembre. Depuis, il se cachait dans une chambre pas très loin de chez nous.

Comme une enfant que j’étais (j’avais quatorze ans), je me couche et m’endors. Ma mère est assise sur sa chaise, mais à l’aube, elle s’assoupit et quand on cogne dans la porte à 6h du matin, elle se réveille en sursaut : « Qu’est-ce que c’est ? – Police, ouvrez, lui répond-on ».

Elle ouvre la porte et entre un inspecteur en civil, portant imperméable et chapeau mou, en plein mois de juillet, comme dans les films policiers américains d’avant-guerre ; il est suivi par un gardien de la paix en uniforme.

« Vous êtes bien Madame Lichtsztejn ? demande-t-il  – Oui, réponds ma mère –Et la petite jeune fille, là ? – C’est ma fille  – Tiens ! Elle n’est pas sur ma liste ». Et il me rajoute sur sa liste.

Ma mère le supplie : « Pourquoi l’avez-vous rajoutée ? Laissez-là partir, ce n’est qu’une enfant ! ». Elle s’est presque mise à genoux devant lui ; j’avais honte. Mais il ne s’est pas laissé fléchir. « Madame, a-t-il dit, si vous faites du scandale, j’appelle Police Secours ! ». J’étais terrorisée ; j’avais dans la tête l’image du sinistre ‘panier à salade’ grillagé dans lequel on transportait les voleurs et les criminels.

Nous n’avons plus rien dit. Ma mère a préparé une valise avec quelques vêtements chauds. J’ai mis mon manteau de lainage bleu sur le bras. Je ne portais pas l’étoile jaune sur ma robe, mais sur le manteau plié, oui. Et nous sommes sortis dans la cour, après que cet inspecteur zélé a posé les scellés sur la porte. Là, d’autres juifs de l’immeuble étaient rassemblés, six ou sept en tout. Maigre butin !

Puis nous sortons dans la rue et là, mon enfance a ‘basculé’.

De toutes les rues avoisinantes arrivent des familles entières portant de gros baluchons et même des matelas d’enfant sur le dos. Les parents, pâles et hagards, ne disent rien. Agrippés à leurs mains, les petits enfants pleurent.

Et tout ce petit monde, très pauvre, à la limite de la misère, est encadré par des policiers,  comme si ces innocents étaient des voleurs, des assassins!

Mon cœur se serre. Je suis paralysée par la peur qui ne me quitte plus. J’entre dans le monde cruel des grandes personnes.

Il me semble que ce jour-là je n’ai vu que quelques regards compatissants ; Les gens, pour la plupart, nous regardaient avec indifférence (ils avaient peur, peut-être ?). J’ai vu des petites lueurs de satisfaction dans les yeux de certains : « Enfin, on nous débarrasse de ces sales juifs ! »

On nous rassemble d’abord dans un garage situé au coin de la rue des Pyrénées et de la rue de Belleville. Après environ une heure, on nous fait monter dans un autobus à gazogène, un autobus de ligne. Les policiers entassent les valises sur la plate-forme et nous poussent à l’intérieur avec rudesse. Nous sommes debout, serrés les uns contre les autres.  Il fait très chaud.

L’autobus descend la rue de Belleville et, tout à coup, j’aperçois sur le trottoir une camarade de classe qui regarde passer l’autobus avec tristesse. Comme je suis écrasée entre deux adultes, elle ne me voit pas. C’est alors que je ressens cruellement l’injustice de mon sort. Elle est debout sur le trottoir, sous un soleil magnifique, attristée mais ‘libre’, tandis que moi, je suis prisonnière alors que je n’ai rien fait d’autre que de naître, de naître ‘’juive’’.

Nous traversons Paris et je dois dire que ce jour-là, je n’ai vu aucun soldat allemand dans les rues ; ils avaient dû recevoir un mot d’ordre.

‘C’est uniquement la police française qui arrête les juifs’.

Nous arrivons rue Nélaton, devant le Vélodrome d’Hiver où les autobus se succèdent et déversent leur cargaison humaine. Ma mère veut m’entraîner de l’autre côté de la rue, mais un policier lui demande : «  Où allez-vous comme ça, avec votre valise ? – Au café en face, ma fille n’a pas encore

déjeuné  – Bon, je vous accompagne ».  Il est resté devant la porte du café qui existe toujours rue Nélaton. Puis, il nous a raccompagnées jusqu’au grand portail du Vél d’Hiv. Des agents nous poussent à l’intérieur où un immense brouhaha nous accueille. Il est près de 9h et nous sommes environ 4 à 5 mille personnes, avons-nous su par la suite.

Le bâtiment est surmonté d’une immense verrière peinte en bleu, selon les consignes de la Défense Passive. Ce bleu inondé de soleil donne une lumière glauque sous laquelle les gens apparaissent comme des fantômes verdâtres.

Les adultes sont entassés sur les gradins avec leurs valises, silencieux pour la plupart. Les enfants courent et chahutent ou pleurent. Des infirmières de la Croix Rouge circulent et donnent du lait aux tout-petits car personne n’a emporté de provisions.

Ce fameux Vél d’Hiv, qui était un lieu de détente, de réjouissances, s’est d’un seul coup transformé en un lieu de cauchemar.

Les quelques toilettes existantes ont tout de suite été bouchées et débordent. Les enfants font leurs besoins un peu partout, certains adultes également. L’odeur devient insupportable !

Deux femmes viennent de se retrouver et se racontent en pleurant ce qu’elles ont vu : une mère s’est jetée par la fenêtre du troisième étage avec ses deux enfants, on a tiré sur une femme qui tentait de s’enfuir, la blessant à la jambe… Je suis de plus en plus épouvantée.

Vers 5h de l’après-midi, nous voyons arriver des fauteuils roulants dans lesquels sont assis des paralysés, des amputés, et aussi des civières portant des grabataires, des moribonds.

Ma mère me dit : «  On nous a menti. Lorsque nous avons demandé aux policiers ce que l’on allait faire de nous, ils ont répondu qu’on nous enverrait travailler en Allemagne. Bon ! Je pensais que les enfants iraient à l’école pendant que les parents travailleraient, mais là, non ! Ils ne peuvent pas  employer des handicapés et des mourants. Il se prépare quelque chose de très mauvais. Il faut qu’on sorte d’ici. Tu t’évaderas la première et ensuite je m’évaderai aussi ».

Elle me donne ma carte d’alimentation et 100francs –une grosse somme à l’époque- et me pousse vers le grand portail. Je reste sur le pas, intimidée, puis j’essaie de sortir, mais on me repousse à chaque fois.

Tous les habitants de la rue sont aux fenêtres et à 3mètres de la porte, une petite foule s’est agglutinée. Je jette un coup d’œil sur maman qui me regarde d’un air suppliant ; alors je me lance. Le dos rasant le mur, je me glisse derrière un policier et marche à reculons vers la foule, comme si j’en sortais. L’agent m’interpelle : « Vous là, qu’est-ce que vous voulez ? – Je ne suis pas juive (c’est tout ce que je trouve à dire !), je suis venue voir quelqu’un. – Foutez-moi le camp, vous reviendrez demain ».

Je ne demande pas mon reste, je lance un bref regard à ma mère qui  sourit, soulagée, puis je pars, mon manteau sur le bras. J’ai envie de courir mais je me force à marcher lentement ; si je cours, on va m’attraper ou peut-être me tirer dessus ?

J’ai le cœur lourd d’avoir laissé maman. Je ne sais pas si je la reverrai.

Au bout de la rue, deux agents font barrage. J’ai peur en avançant, mais ils me laissent passer. Je me suis plus tard demandé si celui qui m’avait dit de foutre le camp m’avait vraiment crue, et j’ai vite compris que non. Comment aurait-il pu croire une fille en robe d’été avec un manteau sur le bras, en plein mois de juillet ? Et les deux du bout de la rue, ils auraient dû me demander un justificatif de domicile. Ces trois policiers-la, je leur dois la vie.

Je marche et je marche, et je me trompe de chemin. A la fin, j’arrive à une station de métro, mais j’hésite à prendre un ticket avec mon billet de 100francs – ils vont se demander comment une fille si jeune a tant d’argent-, finalement je me décide et monte dans le métro.

Ma mère m’avait dit d’aller chez des amis non juifs habitant boulevard Saint-Jacques.

En descendant à la station Glacière, je vois maman qui sort de la même rame ; elle avait réussi à s’évader 20minutes après moi.

Nous courons toutes les deux jusque chez nos amis qui referment la porte derrière nous en pleurant.

Ces personnes auraient mérité de figurer sur la liste des Justes de France, de même que mérite d’être rappelée la souffrance des enfants qui, comme mes petits cousins, sont devenus orphelins après l’arrestation de leurs parents, jamais revenus.

Au bout de deux années de ‘’relative liberté’’, errant de cachette en cachette, nous avons été dénoncées et déportées à Auschwitz par le convoi n°75 du 30 mai 1944.

Sarah Lichtsztejn-Montard

Une Réponse to “Discours du 19 juillet 2009”

  1. Alain Charriaud Says:

    Bravo Sarah, quel courage d’abord à l’époque pour une toute petite fille et ensuite aujourd’hui pour que personne n’oublie que cela a été possible au pays de Heine, Shiller, Goethe et tant d’autres et que cela est toujours possible dans quelque pays que ce soit. Il faut inlassablement faire le ménage devant sa porte.

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